En juillet 2026, un article publié un an plus tôt sur VelvetShark resurgit sur Hacker News et déclenche une avalanche de réactions : plus de 400 points, 139 commentaires, et un consensus amusé. Sa thèse ? Les logos des entreprises d’intelligence artificielle ressemblent presque tous à… une anatomie bien particulière. Derrière la blague, ce phénomène révèle une uniformisation galopante du branding tech. Et si on grattait un peu ?
VelvetShark et le signal d’alarme de 2025
Radek Sienkiewicz, auteur du blog VelvetShark, publie en 2025 un billet au ton mordant intitulé « Why do AI company logos look like buttholes? ». Le constat est simple : prenez les logos des grands noms de l’IA, superposez-les mentalement, et vous obtenez toujours la même recette. Une forme circulaire. Un dégradé de couleurs douces. Une ouverture centrale. Des rayons ou des courbes organiques qui rayonnent autour d’un point focal.
Ce que décrit Sienkiewicz, c’est un véritable pattern visuel. Pas un accident isolé, mais une tendance lourde qui traverse tout l’écosystème IA, des startups aux géants du secteur.
L’article connaît une seconde vie spectaculaire en juillet 2026. Preuve que le sujet touche une corde sensible dans la communauté tech : on rit, on grimace, mais surtout on reconnaît le problème. Le design des marques IA est devenu une soupe visuelle tiède et interchangeable.
Le bestiaire des logos circulaires : d’OpenAI à Anthropic
Le cas le plus emblématique reste celui d’OpenAI. L’entreprise a troqué son logo textuel d’origine pour un cercle parfait, bardé d’un dégradé subtil et d’un vide central. La justification officielle parle de « l’intersection dynamique entre humanité et technologie », de « fluidité et chaleur de la pensée centrée sur l’humain à travers l’usage des cercles ». Sienkiewicz traduit sobrement : « Nous avons fait une forme circulaire parce que c’était joli, puis nous avons écrit un discours ampoulé pour justifier ce design. »
Le vrai clou du spectacle vient d’Anthropic. Le logo de Claude, leur assistant IA, pousse le curseur encore plus loin. Sienkiewicz le compare à un dessin tiré du roman « Breakfast of Champions » de Kurt Vonnegut. La ressemblance est difficile à ignorer. Et depuis la mise à jour de Claude en 2026, un détail achève la démonstration : cliquez sur le logo dans l’interface, et il se contracte puis se relâche, comme s’il répondait à une sollicitation gênée. Difficile de plaider l’innocence après ça.
Quelques exceptions confirment la règle. DeepSeek et Midjourney échappent au moule circulaire. Coïncidence amusante : les deux ont une thématique visuelle liée à la mer.
Pourquoi tous les logos IA finissent par se ressembler
Le phénomène n’a rien de mystique. Il répond à plusieurs mécanismes bien identifiables.
- La psychologie du cercle : le cercle évoque la complétude, l’infini, l’harmonie. Des valeurs rassurantes quand on vend une technologie capable de remplacer des emplois. Le cercle est amical, non menaçant.
- L’effet copycat : dès qu’OpenAI a imposé son identité circulaire, l’industrie a suivi. Un moule s’est créé : « Voici à quoi ressemble une IA sérieuse ». Toute startup qui s’en écarte prend le risque de paraître moins légitime.
- Le design par comité : dans les grandes boîtes, un logo passe par dix validations hiérarchiques. Le résultat final est la moyenne des avis de chacun, donc la proposition la plus lisse, la plus inoffensive, la plus circulaire possible.
- La paréidolie involontaire : le cerveau humain cherche des formes familières partout. Parfois, les designers recréent sans le vouloir des motifs biologiques très reconnaissables. Et personne dans la chaîne de validation n’ose lever la main pour dire ce que tout le monde pense tout bas.
Un mal plus large que l’IA seule
L’uniformisation des logos ne touche pas que l’intelligence artificielle. Sienkiewicz rappelle que la tech a déjà traversé plusieurs vagues de conformisme visuel :
Les années 1990-2000 imposaient le 3D glossy et les ombres portées. L’interface Aqua d’Apple a donné le ton. Puis vint le skeuomorphisme (2010-2013), avec ses textures cuir et ses cadrans réalistes. La réaction a été brutale : le flat design (2013-2018) a tout nettoyé, remplacé par le néomorphisme (2018-2022) et ses ombres douces. Aujourd’hui, nous vivons ce que Sienkiewicz appelle sans détour « l’ère du sphincter ».
Des logos historiques ont d’ailleurs connu des déboires similaires. Le logo de Zune, retourné, formait un mot peu flatteur. Celui de l’Institut brésilien d’études orientales, censé figurer une pagode devant un soleil couchant, évoquait une tout autre architecture. L’institut a fini par changer son identité visuelle.
Sortir du moule : des alternatives concrètes
Pour une entreprise qui refuse de fondre son identité dans le moule circulaire ambiant, des pistes existent.
Utiliser des angles nets, des formes géométriques à arêtes franches, permet déjà de trancher avec la mollesse ambiante. Travailler l’espace négatif de manière créative, comme la flèche cachée du logo FedEx, apporte une signature mémorable sans tomber dans le rond abstrait.
Éviter la symétrie radiale et le dégradé systématique est aussi un bon début. Le flat design n’a pas dit son dernier mot. Enfin, tester le logo auprès de publics variés, y compris des regards neufs et sans filtre, reste la meilleure assurance contre les mauvaises surprises anatomiques.
Des marques tech comme Slack (logo en hashtag), Stripe (lignes parallèles) ou Twitch (violet distinctif) prouvent qu’on peut créer une identité forte sans cercle ni ouverture centrale.
Ce qu’il faut retenir
- Les logos des entreprises d’IA suivent un modèle visuel quasi unique : cercle, dégradé, ouverture centrale, courbes organiques.
- Ce phénomène relève autant du copycat que du design par comité, et traduit une aversion au risque dans la tech.
- L’article de VelvetShark, bien qu’humoristique, pointe un vrai malaise : l’uniformisation visuelle de tout un secteur.
- Quelques exceptions (DeepSeek, Midjourney) montrent qu’on peut exister sans tomber dans le rond.
- Tester son logo avec un public honnête reste la meilleure parade contre les ressemblances involontaires.
Le sujet fait sourire, mais il interroge notre rapport au branding. Pendant que les IA apprennent à générer des visuels toujours plus créatifs, leurs créateurs semblent avoir oublié comment en produire. Si cet angle de lecture vous parle, on en discute volontiers sur le blog ou sur les réseaux. Et si vous bossez sur une identité visuelle pour un projet tech, montrez-la à quelqu’un qui osera vous dire la vérité avant le lancement.
Sources
- VelvetShark, article original « Why do AI company logos look like buttholes? » (2025, mis à jour 2026) : https://velvetshark.com/ai-company-logos-that-look-like-buttholes
- FastCompany, « The AI boom is creating a new logo trend: the swirling hexagon » (2023)
- Logos officiels d’OpenAI et d’Anthropic, consultables sur leurs sites respectifs
